Monseignor…il est l’or…

By Thursday, November 27, 2014 0 No tags Permalink

Nous connaîtrons le 30 novembre prochain l’issue de l’initiative populaire « Sauvez l’or de la Suisse » qui prévoit, si elle était approuvée par le peuple, outre de fixer le minimum de la part d’or dans les réserves de la Banque Nationale Suisse à 20%, de lui interdire toute vente du métal précieux. Une troisième disposition imposerait enfin à notre BNS de rapatrier en Suisse l’or qu’elle détient à l’étranger. Voilà pour l’énoncé du problème.

Les faits et les conséquences directes

Aujourd’hui la BNS détient 1’040 tonnes d’or représentant autour de 7.5% des réserves. Ce seuil imposerait donc un rachat d’environ 1500 tonnes pour un montant approximatif de CHF 60 milliards.

Questions directe : la BNS pourrait-elle maintenir le taux plancher EURCHF à 1.20 ? Réponse directe : Non. Pourquoi ? Car en mobilisant une partie conséquente de ses ressources à respecter ce niveau de 20%, c’est autant d’énergie que la BNS ne pourra pas consacrer à contenir la hausse du CHF. Cela étant dit, la banque centrale a dans son bilan un partie conséquente en USD, qu’elle a acquis récemment au détriment de l’EUR, ce qui lui permettrait effectivement d’acheter de l’or sans toucher à ses positions EUR, au moins à court terme. La question se pose plus à moyen terme.

Est-ce grave ? Oui, pour deux raisons. Premièrement pour les exportations, tout le monde le sait, un CHF plus fort pénalise nos entreprises sur les marchés internationaux. Mais c’est surtout au regard de la situation macroéconomique présente que cela pose problème : la Suisse est depuis de nombreux mois au bord de la déflation et la perspective de taux d’intérêt négatifs se précise de jour en jour. Cet achat d’or, en imposant une rigueur aveugle au moment même où les circonstances invitent à la réflexion autour d’une politique monétaire expansionniste, condamnerait la BNS à une schizophrénie qui serait fatale à sa mission, à savoir la stabilité des prix, et à sa crédibilité, à savoir sa capacité à intervenir.

D’ailleurs la nervosité de l’EURCHF et son rapprochement des 1.20 depuis la mi-octobre illustre bien la défiance du marché vis-à-vis de la BNS et de son taux plancher. L’augmentation de la volatilité implicite 1 mois notamment à la baisse (put) témoigne quant à elle du positionnement de ce même marché, qui semble parier de plus en plus sur un abandon de ce floor.

Impact structurel

Mais ce qui révèle encore plus l’amateurisme des promoteurs de cette initiative est leur volonté d’interdire toute vente du précieux métal. Pour résumer ils veulent imposer à la BNS une asymétrie de marché, digne du totalitarisme le plus ésotérique, en empêchant toute réalisation de profit sur un investissement financier. En gros, on vous impose d’acheter un troupeau de vaches, mais on vous interdit d’en vendre le lait et encore moins la viande.

Au-delà et d’un point de vue un peu plus technique, ça rendrait beaucoup plus difficile, à la hausse comme à la baisse toute variation de la taille du bilan de la BNS. En effet dans la période d’expansion de ce bilan que nous connaissons depuis 3 ans maintenant, dont le but a été de contenir d’une part la hausse du franc suisse et d’autre part la déflation, la BNS aurait, pour respecter cet objectif de 20% d’or dans ses réserves, acheté de l’or, logique. Mais une fois la situation stabilisée, la BNS sera à même d’envisager de réduire son bilan, mais sans vendre d’or. Résultat, l’or ne représentera plus 20% mais 30, 40 voire 50% et au-delà, concentrant les risques sur un seul actif. Cela dit en passant un des arguments des pro est que l’allocation actuelle de la BNS, principalement EUR et CHF, est trop risquée, et que l’or est beaucoup plus sûr – or (sans mauvais jeu de mot) la volatilité réalisé de l’or oscille en moyenne entre 10% et 15% alors que la même volatilité évolue entre 8% et 10% pour l’USDCHF et  entre 1% et 4% pour l’EURCHF. Peut-être serait-il bon de rappeler à ces messieurs comment un risque financier est-il évalué…

La force d’une banque centrale réside, au-delà de son indépendance, essentiellement dans sa capacité à s’adapter aux différentes situations économiques. I.e. à faire varier son degré d’intervention dynamiquement dans le temps, tel un marin qui adapte sa voilure aux différents vents. Cette interdiction de vente, c’est en quelque sorte comme si un skipper augmentait sa voilure pour profiter d’un bon vent arrière mais qu’au moment de changer de cap, un touriste à bord brandissant un flingue lui interdise de réduire parce qu’il aime bien la couleur des voiles. Mais du coup, le skippeur, il fait quoi ? bah soit il  augmente sa voilure mais au moindre vent défavorable il chavire parce qu’il n’a pas la possibilité de s’adapter, soit pour être sûr de n’être jamais emmerdé, il les sort jamais ses voiles. Conclusion ? bah soit les passagers crèvent, soit ils sont obligés de ramer pour avancer.

« Auri sacra fames » !

Bon,  entendons-nous bien, il ne s’agit pour nous absolument pas de contester les fonctions monétaires de l’or qui sont indiscutables ni de nous faire le chantre d’un atavisme ultra-libéral à tendance financiero-sauvage. La politique n’est d’ailleurs pas notre affaire à nous autres professionnels des marchés. Mais lorsque l’on prend en otage notre outil de travail à des fins électoralistes, c’est un devoir que notre conscience professionnelle nous impose que d’élever notre voix. Cette proposition se fait l’écho jusque dans son titre même de la mode au nationalo-protectionnisme très en vogue aujourd’hui à travers l’Europe, que certes nous n’avons pas à juger, mais qui ici joue sur la corde symbolique voire fétichiste du métal jaune et des reflets qu’il miroite, faisant raisonner une musique qui nous vient d’un autre âge d’un point de vue strictement rationnel. En ignorant sciemment ou par incompétence, les implications macro-économiques et financières des contraintes que cette initiative populaire imposerait, ses défenseurs et initiateurs se font les fossoyeurs d’une économie suisse vigoureuse. « Monseignor, il est l’or, l’or de se réveiller… »

Voilà pour nous se fût un honneur de vous avoir comme lecteur et ce sera exceptionnel si vous le restiez.

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